Alain Kernoa est à la barre. Il fait face à Iby, la jeune soeur de Mathilde Croguennec. "Vous lui avez écrit. Dîtes-lui ce que vous avez sur le coeur. Elle est là. Dis-le lui en face", supplie Me Dupuy, l'avocate de la défense. Plus tôt, l'accusé a mis le feu aux poudres en évoquant "une possible expérience" à propos du meurtre. Pour la famille de Mathilde, mise au supplice toute la journée par les dénégations d'Alain Kernoa, c'en est trop. Iby s'effondre en larmes, soutenue par Marie-Jeanne. "Tu crois que tu n'as pas fait assez de dégâts", hurle la maman. Patrick Bolloré se lève, plante ses yeux dans ceux de l'accusé, avant de soutenir ses proches hors de la salle. Sur les marches du palais, Iby est en état de choc. Me Soland, avocat de la partie civile, s'offusque des maladresses de la défense. Alain Kernoa s'effondre à son tour. La tête dans les mains. Il pleure. Il est 19 heures. La salle d'audience est plongée dans un silence de sépulture.
Toute cette journée de mardi, une question a dominé les débats. Que s'est-il passé dans la sapinière entre Mathilde et Alain Kernoa en marge du Teknival? Et pourquoi a t-il donné un coup de couteau à la jeune fille? Mystère. Pressé de questions par le président Buckel, Alain Kernoa, disert sur bien d'autres sujets, se cabre dès l'évocation des faits. "Le temps s'est arrêté. Il y avait moi, Mathilde et le couteau. Elle m'a dit "arrête". Je me suis senti fort. J'aurais pu casser une pierre avec la main. J'avais une haine de nazi. Et j'ai frappé". "Pourquoi", insiste le juge, "elle vous a tenu des propos blessants ?". L'accusé s'emmêle. La lecture des compte-rendus d'audition fait froid dans le dos : l'acharnement sur la victime, la violence des coups portés à la gorge, les sévices sexuels alors que la victime baigne dans son sang. "Pourquoi une telle violence", tonne le juge Buckel. La réponse de l'accusé soulève des hauts le coeur chez les parties civiles. "Je ne sais pas dire. J'ai eu l'impression d'être dans un combat de jeux video. Je n'avais pas l'impression de me battre contre Mathilde, ni même contre un humain". La thèse du manga, de l'irréalité de son geste vacille et tombe en miette à l'évocation des attouchements sexuels. "C'était une fille qui était en face de vous. Vous lui avez enlevé son pantalon, ses chaussures..." Alain Kernoa esquive, plaide à nouveau l'amnésie de son geste, sa virtualité. "C'était la suite logique. Il ne s'était rien passé avant. J'étais dans un jeu, je voulais faire l'amour avec elle. Pour moi, elle était encore vivante". Le juge Buckel l'interrompt : "vous avez dit le contraire dans vos dépositions successives". Qu'importe ! L'accusé suit sa logique. Alain Kernoa a d'ailleurs réponse à tout. Le couteau ? "Je n'en ai pas d'habitude. Je n'ai pas compris ce qu'il faisait dans ma main. je l'ai déposé au pied de la sapinière avant de m'enfuir en courant". Le tee-shirt rouge qu'il avait sur la photo prise quelques heures avant le drame ? "Je ne sais pas. J'ai du l'abandonner". "Faux", s'emporte Me Soland qui avance une autre hypothèse :"Vous avez nettoyé le sang de votre victime pour effacer des traces". Sur les raisons qui ont conduit Mathilde à suivre le jeune homme près de la sapinière, l'avocat général a une autre version. "Mathilde était avec son ami. Elle n'avait pas pour habitude de se lier facilement. Pourquoi aurait-elle voulu avoir des rapports avec vous, alors que vous ne l'avez vu que quelques minutes sur le site. Vous rôdiez autour d'elle ?". Alain Kernoa voulait rencontrer des filles. Une chose normale à ses yeux. Pour preuve, il avait déjà eu, selon lui, deux ou trois relations sexuelles au cours de cette soirée. "J'avais bu beaucoup et consommé de la drogue. Je n'étais plus moi-même".
Cette thèse de l'irréalité, les quatre experts, qui se sont succédé à la barre ce mardi, l'ont battu en brèche. Tous dressent le portrait d'un homme "narcissique", "égocentrique", "fabulateur", "manipulateur" et "détaché". Un "monstre froid", surnommé Mister GHB, du nom de la drogue du violeur. Une absence de manifestation émotionnelle, y compris à l'évocation des faits. "Ce drame ne le concernait pas, relate un expert. C'est comme si elle était morte dans un accident de voiture pour lui". Sur son discernement, un expert résume :"il ne pouvait pas ne pas se rappeler ce qui s'était passé". Une remarque qui enfonce un peu plus la thèse de la défense.
REGIS NESCOP